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Sur la ligne de feu : Les nouveaux députés et le travail de circonscription |
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Ce texte est tiré d’un numéro antérieur de la revue Le Gouvernement parlementaire publiée par le Centre parlementaire en collaboration avec la Chambre des communes. Les députés auxquels ce texte fait référence sont dans de nombreux cas d’anciens députés.
Quels sont les points communs des milieux suivants?
• une banlieue dont les habitants, surtout des retraités, ont un niveau de revenu élevé et sont très éduqués;
• une agglomération urbaine entourant une université, où les activités sont sans conteste d’ordre intellectuel et dont la population est très au fait des questions nationale et internationales;
• une région vaste et lointaine, à la fois montagneuse et littorale, et située à deux jours de trajet d’Ottawa;
• une petite ville baignée par la rivière des Outaouais, visible depuis la Colline parlementaire;
• un territoire s’étendant depuis la limite des boisés jusqu’à l’Arctique, dont les 36 000 habitants sont en majorité des Autochtones et des immigrants;
• une région comptant à la fois des terres agricoles, de petites agglomérations et une ville;
• une région s’étendant sur huit cents kilomètres frappée par un important chômage saisonnier qui touche la pêche et l’exploitation forestière, ses deux principales industries.
Ces descriptions rapides sont celles que donnent les députés de leurs circonscriptions. Ces caractéristiques géographiques et démographiques ainsi que certains problèmes bien particuliers traduisent parfaitement l’extraordinaire diversité qui se trouve représentée à la Chambre des communes. Ceux qui s’aventurent à parler du rôle du député dans sa circonscription auraient intérêt à se méfier, car les rôles en question sont aussi divers que le Canada présente de facettes différentes.
L’importance du travail de circonscription
Tous les députés que nous avons interrogés dans le cadre de ce numéro s’accordent à dire que le travail de circonscription est une composante majeure de leurs responsabilités : ils calculent qu’en moyenne, ils y consacrent de 50 à 80 pour cent environ de leurs heures de bureau. Mais même là, rares sont ceux qui vont aussi loin que Gaston Isabelle, qui a représenté Hull de 1965 à 1988. À son avis, le seul rôle du député consiste à représenter sa circonscription, ce qui ne peut se faire qu’en s’y enracinant tant au niveau personnel que professionnel et en écoutant ce que les électeurs ont à dire. Le reste du travail courant du simple député, c’est-à-dire les comités, la période des questions, les dossiers nationaux et internationaux, n’est pour lui qu’un monde de paroles sans influence. Et, à l’en croire, beaucoup de députés consacrent de plus en plus de temps à ce genre de travail « incessant », qui les fait ressembler à « une armée de singes en quête d’arbres auxquels grimper ».
Alors qu’ils étaient de jeunes députés d’opposition, Brian Tobin et Jim Fulton, représentaient de vastes circonscriptions rurales en proie à de graves problèmes économiques. Quoique consacrant le plus clair de leur temps et de leurs efforts aux problèmes de leur circonscription, ils avouent cependant qu’ils auraient aimé avoir un peu plus de temps pour s’occuper de questions nationales. La circonscription de Brian Tobin, Humber Port au Port Ste Barbe, à Terre-Neuve, était en proie à un chômage saisonnier important, de sorte que ce dernier y passe environ 60 pour cent de son temps (contre 75 pour cent lorsqu’il avait été élu la première fois) à s’occuper de cas individuels. Il concède volontiers qu’il enviait un peu certains de ses collègues qui ont le temps de faire œuvre de réflexion sur les dossiers orientés vers les programmes.
Jim Fulton pour sa part, qui représentait l’âpre et énorme circonscription de Skeena, dans le nord de la Colombie-Britannique, estime que 80 pour cent de son temps vont à sa circonscription, les 20 pour cent restants allant aux comités et aux autres travaux de la Chambre. Pour lui, cela signifiait « qu’un tas de choses que je voulais faire lorsque je me suis lancé en politique étaient mises de côté faute de temps ». Mais il y a ici aussi d’autres compensations. Fulton pouvait aider ceux qui avaient de gros problèmes, et il était fier de sa présence et de sa réputation dans sa circonscription. « Quatre-vingt-dix pour cent des gens là-bas savaient qui j’étais. »
Jim Edwards, qui fut élu pour la première fois en 1984 pour représenter Edmonton-Sud, affirme qu’à tous les égards, le travail de député est plus ardu qu’il ne le pensait, et que c’est le travail de circonscription qui tient le haut du pavé. Mais il s’empresse d’ajouter que c’est celui qui lui donnait aussi le plus de satisfaction personnelle du fait qu’il lui permettait de tirer parti du talent de communicateur et de relationniste qu’il a affiné lorsqu’il faisait de la radio. Mary Collins, la députée de la circonscription urbaine de Capilano, à Vancouver, estime elle aussi que la circonscription exigeait beaucoup plus d’elle qu’elle ne l’aurait cru, surtout du point de vue correspondance. Quant à savoir si les députés sont plus ou moins accrochés à leur circonscription qu’auparavant, elle se limite à dire ceci :
« Cela a toujours constitué une grosse part du boulot. » Les personnes vivant dans l’ancienne circonscription de Mary Collins sont très instruites, à l’aise et « éloignées d’Ottawa dans tous les sens du terme ». Par conséquent, la correspondance qu’elle recevait concernait en grande partie les programmes gouvernementaux.
Quatre rôles distincts pour le député dans sa circonscription
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Dans l’ensemble, le député a, pour sa circonscription, quatre rôles distincts, quoiqu’étroitement liés, à jouer. Il y a d’abord, comme nous le disions, les dossiers individuels. Le plus souvent, le personnel du député se renseigne ou présente des demandes pour le compte des électeurs, même si parfois, c’est un peu plus complexe et plus délicat que cela. Jim Edwards se rappelle qu’il lui est arrivé de se retrouver au beau milieu de disputes de famille : « Je me sentais parfois une âme d’assistant social amateur. » Le travail que représentent les dossiers individuels peut être colossal en raison de leur nombre. Brian Tobin nous a dit que son bureau avait en permanence 6 000 dossiers individuels en suspens, sans même parler de ceux qui sont censés être clos.
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Le deuxième et important élément du travail de circonscription est ce que Geoff Scott, l’ancien député de Hamilton-Wentworth, appelle le rôle de politique locale. II s’agit essentiellement d’essayer de faire profiter sa circonscription des lois et des programmes fédéraux existants ou en projet. Geoff Scott a lui-même participé ainsi à de nombreux projets allant de l’expansion d’un aéroport à la désignation d’un lieu historique. Dave Nickerson, qui représentait l’Ouest arctique, nous a parlé de son intérêt particulier pour les lois et les règlements touchant directement le Nord, par exemple les impôts frappant les indemnités versées aux gens qui travaillent dans ces régions. Jim Fulton précise qu’il passait beaucoup de temps à tenter d’obtenir des concessions pour sa circonscription en faisant ce qu’il appelle de la « politique du pied dans la porte ». « Dès que vous remarquez une faille dans un projet de loi ou un rapport, vous gardez la porte ouverte en y mettant le pied pour que vos électeurs aient la possibilité d’en profiter avant qu’elle ne se referme. » Ce genre de travail – dans son cas les programmes de création d’emplois et les exportations de bois de construction – revient à créer des coalitions dans la circonscription et à multiplier les interventions à Ottawa. M. Fulton reconnaît également qu’il était parfois en concurrence avec les circonscriptions voisines, par conséquent avec leurs députés, qui tentaient d’obtenir les mêmes résultats que lui.
Une question toutefois se pose : lorsqu’un député intervient pour défendre la cause de sa circonscription, a‑t‑il intérêt à être dans le parti au pouvoir ou un parti d’opposition? Jim Edwards affirme que la population est d’avis qu’un député du parti qui gouverne pourra en faire davantage, mais Jim Fulton pense que, dans la réalité, il en va autrement. « Pour pouvoir obtenir quelque chose pour sa circonscription, il faut soit faire partie du cabinet, soit être un député d’opposition qui a du poids. J’ai toujours peur pour les circonscriptions représentées par les simples députés de la majorité. » Geoff Scott se dit indécis, mais il souligne qu’il s’efforçait de ne pas céder à la subjectivité politique lorsqu’il travaillait pour ses électeurs. Et lorsque c’est nécessaire, il collaborait avec le député de la circonscription voisine, quelle que soit son allégeance.
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Un troisième rôle du député, et qui n’a pas directement rapport avec la circonscription, est celui de porte-parole de l’électorat en matière de politiques nationales. Bien sûr, ce sont là des préoccupations qui varient énormément d’une circonscription à l’autre. Les électeurs de la circonscription de Mary Collins, Capilano, multipliaient les lettres à son intention, surtout à propos de la politique économique. D’un point de vue psychologique, elle remarque qu’en général les gens se méfiaient d’Ottawa, et elle passait donc beaucoup de temps à écouter et à expliquer. Les députés s’efforcent de dissiper les préoccupations de l’électorat en organisant des assemblées publiques, en étant disposés à participer aux réunions des électeurs et en répondant, toujours diplomatiquement, à un courrier massif. Mais tous ceux à qui nous avons parlé ont réfuté l’idée selon laquelle le député doit être le porte-voix des électeurs. À ce sujet, Jim Edwards a ajouté : « Je ne veux pas passer pour un snob, mais j’étais prêt à exprimer l’opinion de mon électorat, sauf si j’estimais qu’elle était erronée d’un point de vue moral ou déontologique. »
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Finalement, nous en arrivons à ce qu’on pourrait appeler le rôle social du député, ce rôle de notable en quelque sorte, qui le ou la fait prendre part à toutes sortes d’événements, depuis les soirées de gala jusqu’aux funérailles.
Brian Tobin nous explique que ces devoirs étaient particulièrement éprouvants en milieu rural : « Dans mon cas, les gens trouvent parfaitement normal de s’attendre à ce que j’assiste à un banquet-soirée dansante à 200 kilomètres au nord, au beau milieu de l’hiver, et que je sois de nouveau là la semaine suivante. » Mais pour astreignantes que soient ces sollicitations à l’endroit de la vie privée du député, elles ont néanmoins leurs avantages du fait que les députés des régions rurales ont des liens plus étroits avec leurs électeurs, des liens qui souvent les protègent des aléas du climat politique. II allait d’ailleurs nous livrer de façon poétique le revers de la médaille en nous disant comment ce travail axé surtout sur la circonscription l’avait aidé lors des élections de 1984 : « La marée est venue, puis la mer s’est retirée, mais Tobin est resté, attaché qu’il était au quai. » Et il ajouta que c’étaient ses électeurs qui avaient fourni la corde.
Garder le contact
Sans cesse, les députés nous ont répété que le temps qu’ils passaient dans leur circonscription leur permettait de garder le contact avec la population. Mais les manières et les moyens utilisés ne sont jamais les mêmes. Mary Collins nous a dit qu’il lui était difficile de faire comprendre les choses à son électorat. « Il n’y a pas de grande rue où vous puissiez vous promener et où tout le monde vous connaît. En ville, il est plus ardu d’intéresser les journalistes parce qu’ils ne veulent rien savoir d’un simple député. Arriver à joindre ses électeurs représente un véritable tour de force, mais il faut pourtant leur faire comprendre qu’on est actif et qu’on essaie de faire bouger les choses. »
Pour garder le contact, les députés préfèrent de plus en plus aller sur place et communiquer avec la population, au lieu d’attendre qu’elle se manifeste, comme c’était le cas jadis. Pour y arriver, ils ont recours à toute une série de moyens, depuis le courrier individuel jusqu’aux chroniques dans les journaux en passant par les dépliants envoyés dans tous les foyers. Mais les anciens députés que nous avons interrogés ont à ce sujet des points de vue très nettement partagés.
Gaston Isabelle et Dave Nickerson sont au nombre des sceptiques. Le premier soutient que tous les moyens modernes de communication électronique ne sont que de vains efforts pour compenser le fait que les députés passent de plus en plus leur temps à caresser des chimères à Ottawa au lieu d’être parmi leurs électeurs. « Les gens ne veulent pas de lettres. C’est leur député qu’ils veulent, en chair et en os. De nos jours, être député équivaut à mourir dans I’Himalaya. Personne n’en aura connaissance. » Dave Nickerson estime que c’est souvent une perte de temps : « Je n’envoyais jamais de lettres préfabriquées. Je préfèrais aller m’asseoir devant une tasse de café dans un restaurant et parler aux gens. Mais je lisais tout mon courrier et je préparais personnellement les réponses. » Dave Nickerson n’envoyait que deux dépliants dans tous les foyers par année et refusait d’écrire des chroniques dans les journaux. « Moi-même, je ne daignerais pas les lire. »
Geoff Scott est aussi enthousiasmé par les moyens de communication possibles que Nickerson leur fait grise mine. « J’ai le sentiment que les électeurs n’en ont jamais assez. » M. Scott nous disait qu’il y avait 50 agglomérations dans sa circonscription, laquelle comptait également une partie de la ville de Hamilton. On y trouve souvent l’un ou l’autre périodique communautaire, et il y avait sa chronique Report of your MP (Le rapport de votre député) dans une douzaine d’entre eux. Sa formation de journaliste le poussait naturellement à privilégier les contacts de ce genre, mais il avoue avoir été prudent dans le choix des thèmes qu’il abordait. « J’évitais maintenant certains sujets chauds. Je m’en tenais aux faits décrivant les réalisations du gouvernement. Parfois, je m’emportais. Les lettres à la rédaction ne se faisaient alors pas attendre. »
Les communications électroniques et écrites sont peut-être encore le moyen le plus facile pour garder Ie contact. Pour certains députés, les déplacements sont le moyen le plus éprouvant. Pour sa part, Jim Fulton mentionne qu’il était le seul député devant faire deux jours de voyage rien que pour arriver dans sa circonscription. Ses déplacements, qu’il organisait par tranches d’une semaine complète, l’amènaient à voyager par avion, par route et souvent aussi par bateau. Brian Tobin avait pour sa part 800 kilomètres de littoral à parcourir à Terre-Neuve. « Je gardais un logement et une voiture à Terre-Neuve. Même si cela doublait mes frais, c’était une solution qui coûtait encore moins cher que louer une voiture et dormir à l’hôtel. » Quelle que soit la méthode choisie, elle est loin d’être facile. « Si je n’avais pas ma famille à Ottawa, je ne verrais jamais les miens. J’étais quasiment obligé de faire vivre ma famille ici si je voulais demeurer avec elle. »
Dimensions rurales et urbaines
Les députés urbains et ruraux sont loin d’être du même avis pour ce qui est des services offerts aux députés pour leur permettre de s’acquitter de leur travail de circonscription. Tout en admettant qu’elle pouvait facilement utiliser davantage d’argent et de collaborateurs, Mary Collins reconnaît que ce n’aurait pas été réaliste. Geoff Scott se dit ravi des moyens qu’on lui a donné : « C’est incroyable, tout est plus que suffisant, à tel point que je me demandais comment les députés se débrouillaient auparavant. » Gaston Isabelle va jusqu’à dire qu’il était obligé de dépenser plus qu’il ne le souhaitait, ou n’en avait besoin, mais se plaint de ce que le système ne fonctionnait pas : « Nous avions tellement de monde et de matériel que nous n’avions plus le temps de faire quoi que ce soit. » S’il avait un bureau de circonscription, c’est parce que ses collègues en avaient un aussi. « Si je n’en avais pas eu un, je me le serais fait reprocher par mon adversaire pendant la campagne électorale. »
Mais l’attitude des députés qui ont représenté des circonscriptions rurales est très différente. Jim Fulton et Brian Tobin déplorent tous deux la rigidité du système qui tient insuffisamment compte des besoins particuliers. Tout en reconnaissant que les indemnités qui leur étaient accordées indépendamment de leurs dépenses favorisaient financièrement les députés ruraux par rapport à leurs collègues urbains, Tobin estime néanmoins que les premiers étaient encore loin d’y trouver leur compte. « Les députés des régions rurales devraient avoir au minimum le personnel et l’argent nécessaires pour avoir un bureau – même s’il n’ouvre qu’à mi-temps – dans le nord, dans le sud et dans la partie centrale des plus vastes circonscriptions. »
Vu les limites que leur impose le système, les députés ont de plus en plus souvent recours aux bénévoles et aux réseaux parallèles. Jim Edwards avait institué des comités consultatifs sur les politiques qu’il utilisait comme bancs d’essai et comme sources d’idées politiques. Mary Collins nous expliquait que le conseil exécutif de son association de circonscription était sa « première ligne de défense lorsqu’il s’agissait d’expliquer ce qui se passe à Ottawa ». Et Jim Fulton avait un véritable réseau d’amis et de bénévoles qui sillonnait sa vaste circonscription et qui lui servait d’antenne réceptrice et de service de réponse, en plus bien sûr de son bureau de circonscription permanent en milieu urbain et d’un autre, dans une agglomération différente, qui fonctionnait à mi-temps.
Les résultats
Tous les députés avec lesquels nous nous sommes entretenus considèrent que le travail de circonscription représente une part importante de leurs responsabilités. C’est également un préalable indispensable pour qui veut rester député, sans pour autant être une garantie. Brian Tobin soutient qu’une circonscription rurale représente beaucoup plus de travail sur le plan local, mais qu’elle est en revanche plus fidèle d’un point de vue politique. Et il relève une différence fondamentale que tous les députés auraient intérêt à ne jamais oublier : « Le député est soit la voix de ses électeurs à Ottawa, soit la voix d’Ottawa dans la circonscription. S’il consacre plus de temps à la deuxième fonction qu’à la première, il s’expose à bien des désagréments, qu’il en soit ou non conscient. » |
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